• Une touche de légèreté...

     

     

    En 1981 commence au Japon la parution du manga Tacchi, de Mitsuru Adachi, Touch en anglais. Les anciens de mon âge se souviendront peut-être de son adaptation animée : Théo ou la batte de la victoire.

    On le voit, le titre français met l'accent sur l'aspect sportif de ce shonen (manga pour les jeunes garçons), qui met en scène ses adolescents de personnages dans le contexte des compétitions lycéennes de baseball. 

    Or, Touch est un manga "touchant", voire poignant (il y a un gros spolieur à ne pas faire, et je ne le ferai pas...). Mais pas de mélo lourdingue, même si l'on est dans la configuration classique d'un triangle amoureux, avec la particularité que deux des sommets du triangle sont deux frères jumeaux, surnommés respectivement "Katchan" et "Tatchan" (le fameux "Théo" de la traduction française) !

    La spécificité (et le génie, disons-le) d'Adachi est de procéder par petites "touches", avec une économie de moyens extraordinaire. 

    Je voudrais m'arrêter sur les quatre premières pages du manga pour montrer cette subtilité d'Adachi, quand il s'agit de faire les présentations des trois protagonistes. Et puis ça donnera envie de lire la suite...

     

    Première page

    Quatre cases horizontales. Un décor unique présenté de manière frontale. Une petite maison de plain-pied, une seule fenêtre. Une jeune écolière, Minami, entre à l'intérieur les mains vides, puis en ressort, cartable à la main. C'est le matin, les oiseaux pépient : il faut aller en cour. C'est donc que cette maisonnette n'est pas sa maison. Une barrière à l'arrière-plan, une pompe à laquelle est encore branchée un tuyau d'arrosage : nous sommes au fond d'un jardin. Est-ce une ancienne cabane de jardin, un appentis ?

    La scène est muette. Pas besoin de faire parler Minami pour nous la présenter. Ce personnage traverse simplement ce décor qui l'attendait depuis la première case. Qu'apprend-on sur elle ? C'est un stéréotype : uniforme sage et impeccable, pause féminine, le bras et la main un peu écartées, la jupe voletant légèrement, une démarche gracieuse, le pied en l'air, ou plus posée, les deux pieds bien à plat, elle est l'ingénue discrètement kawai (le "mignon" japonais), modeste, discrète et sérieuse. 

    On verra par la suite qu'elle est bien plus que ça, même si la soumission de la femme japonaise ne sera pas vraiment remise en cause par la suite : elle fera les machines de son père ET de ses amis, leur fera la cuisine ET des massages (en toute innocence, en tout cas au début).

    L'intérêt de la page est bien plus dans la manière qu'a Adachi de jouer avec la temporalité. Il ne se passe rien d'important : il faut une page entière pour aller chercher un cartable avant d'aller au lycée. Une case sans personnage, deux avec un personnage qui marche, une où ce personnage ouvre une porte : la décomposition est assez importante pour des actions aussi anodines ! 

    Mais c'est sans compter sur l'enchaînement des deux dernières cases, qui démontre un sens du rythme et de l'ellipse assez remarquable.

    Avant-dernière case : Minami ouvre la porte ("CLAK" dans la traduction anglaise). Elle est de dos, contrairement aux autres images, où elle est logiquement de profil, puisque son rôle est d'entrer et de sortir de la case par la gauche (à la rencontre du regard du lecteur, selon le sens de lecteur japonais).

    Dernière case : elle est déjà ressortie. Le "SLAM" de la porte qui se ferme n'est pas celui qui a suivi l'entrée de la jeune fille dans la maisonnette (et auquel le lecteur n'a pas assisté). Dans une sorte de syncope, le dessinateur a juxtaposé deux moments éloignés en donnant l'impression qu'ils se suivaient de très près, grâce au "faux raccord" permis par l'ouverture et la fermeture de la porte. Minami est à peine entrée qu'elle est déjà sortie. Elle est déjà au même endroit de la case que quand elle est apparue dans la page, mais en sens inverse. Et le tout sans déranger son uniforme ni sa coupe de cheveu. 

    Certes, Adachi commence son histoire par une page contemplative qui présente un personnage et un lieu (un lieu crucial pour le reste de l'histoire, très symbolique). Il dépeint très simplement un moment habituel, qui reviendra de nombreuses fois : celui du départ des personnages au lycée. 

    Mais l'accélération finale montre la malice du dessinateur, qui nous a pris au piège en nous faisant croire que la porte qui se fermait était celle qui venait de s'ouvrir. Surtout, elle introduit la figure majeure de son art : l'ellipse. Avec la répétition et la duplication des images, elle constitue deux ressources fondamentales à la fois de son génie burlesque, de sa narration par petites touches et de son lyrisme. 

    Deuxième page

    Cette fois, c'est "Katchan", un jeune lycéen qui va chercher son cartable. Après la fille, le garçon. Après la main gracieusement arquée de Minami, le poing virilement serré de Katchan. L'action est exactement la même, ainsi que le rythme de la scène. Mais le jeune homme arrive à la maisonnette du côté opposé du jardin (et de la case). 

    La scène est donc présentée comme une répétition. Minami et Katchan : même combat, mêmes habitudes. Mais pourquoi ces provenances opposées ? 

    On apprendra plus tard que la maisonnette a été aménagée à mi-chemin de leur logement par les parents de Katchan et le père de Minami pour permettre à leurs enfants de jouer et d'étudier ensemble. Minami venait donc de chez elle et Katchan de chez lui.

    Cela, on le comprendra plus tard, mais pour l'instant, ces deux planches ont quelque chose d'énigmatique. Le lecteur ne peut que se poser des questions sur le statut de ce lieu, ce qui prépare très élégamment (et discrètement) l'investissement symbolique de ce décor dans la suite du récit.

     

    Troisième page

    Le dispositif change et devient plus classique. Sur la route du lycée, Katchan rejoint Minami. La case où elle se retourne, surprise, permet de la voir de plus près. On apprend que ces petites tranches de vie, présentées comme une habitude commune aux deux personnages, n'étaient pas si routinières que cela. Cela fait longtemps qu'ils ne sont pas partis ensembles, Katchan ayant pris l'habitude de partir plus tôt.

    En quelques lignes de dialogue, Adachi pose, toujours par petites touches : le contexte du baseball, des examens de fin d'année et l'amitié ancienne entre les deux jeunes gens. Reste un point énigmatique : la raison pour laquelle Katchan part plus tôt. Il semble dire que ce n'est pas à cause des entraînements. La dernière case suggère ainsi, par la dénégation rêveuse de Katchan, une arrière-plan sentimental.

    Il y aurait des choses à dire sur l'art (magnifique) du dialogue chez Adachi. Là encore priment l'économie de moyens, la répétition et l'ellipse. On pense très souvent aux Peanuts de Charles M. Schulz, mais dans le cadre de la comédie sentimentale (tout un programme, non ?)

     

    Quatrième page

    Et alors qu'on semblait parti pour un petit tête-à-tête amoureux, Adachi revient à son premier dispositif. Dans les deux premières pages, la répétition construisait un rythme binaire, une symétrie, figurées par le passage gauche-droite/droite-gauche et même, peut-être, par le va-et-vient de la porte. 

    Ici, le retour au dispositif initial est au contraire une rupture, et il ménage une surprise. C'est en fait la syncope, qui faisait tout le caractère des deux premières pages, qui fait son retour, au niveau de l'enchaînement des planches, cette fois. Adachi interrompt le fil du récit, qui vient de commencer, pour reprendre l'exposition des personnages, qu'on pensait finie. 

    C'est donc "Tatchan", le frère jumeau de "Katchan", qui fait son entrée. Si on n'est pas courant de cette gémellité, on peut entrevoir que ces deux garçons sont frères puisqu'ils viennent du même endroit. En tout cas, on comprendra cette entrée commune par la droite quand on découvrira qu'ils sont frères jumeaux.

    Décidément, ces pages ne payent pas de mine a priori, mais renferment une mine de détails suggestifs qui trouveront leur justification plus tard. En quelques images très simples, Adachi nous en dit beaucoup.  

    Tatchan n'est pas comme Katchan. Il court, se penche, est pris par l'inertie de sa course quand il franchit la porte, qu'il ouvre en grand sans tenir la poignée mais en poussant de la main le battant lui-même. Il fait plusieurs choses en même temps : il enfile la chemise de son uniforme en courant, et a trouvé le temps de prendre, avec son cartable, quelque chose à manger, qu'il tient dans sa bouche toute en courant. 

    Non pas qu'il soit multitâche. C'est qu'il est en fait complètement à la bourre, qu'il vient de se lever (ses réveils tardifs seront une ressource inépuisable de gags par la suite) et qu'il n'a pas eu le temps de prendre un petit-déjeuner. D'entrée, ce jumeau est à l'opposé de son frère, un contrepoint burlesque au couple en puissance qui a été introduit juste avant.

    Là encore, on ne voit pas le potentiel (ô combien) dramatique de Tatchan. Et c'est justement ce statut de trublion, cette différence avec un frère impressionnant, et son intrusion au sein d'un couple annoncé qui vont faire le sel de son histoire. 

    Pour l'instant, Adachi pose discrètement, mais fermement, deux caractéristiques opposées, mais complémentaires, de Tatchan : la légèreté et la lourdeur.

    Légèreté : il prend les choses à la légère, ne s'implique dans aucune activité extra-scolaire ni dans aucune relation. Il est en retard, lève-tard, roublard. 

    Lourdeur : il est balourd quand il met les pieds dans le plat, lourd dans son humour, exaspérant quand il agace même les gens qu'il aime. 

    Et Adachi de résumer ce caractère complexe et attachant par un détail symbolique. 

    L'oiseau, qu'on entendait pépier dans les deux premières pages, est cette fois présent à l'image, dès la première case, qui n'est plus aussi inanimée qu'au début. Il fait des bonds sur le sol pour avancer, de droite à gauche. Dans la case suivante, c'est Tatchan qui avance par bond. Tatchan est comme un oiseau qui vit au jour le jour et vit sa vie avec légèreté. 

    Mais en sautant, il écrase l'oiseau (le comique d'Adachi !) Sa balourdise, son côté "rouleau compresseur" qui écrase tout sur son passage est ici irrésistiblement figuré.

    ***

    Touch se prépare donc à nous toucher en plein cœur, sans avoir l'air d'y toucher, par petites touches. (Et j'arrête là les jeux de mots et ce billet...)

     

     


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