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    "Comment un Belge fait-il la différence entre un Chinois et un Japonais ?"

     

    Hergé fait-il du racisme anti-Japonais dans Le Lotus bleu ?

    C'est une question a priori étrange et très embêtante pour tout tintinophile qui se respecte. Le racisme de certaines histoires de Tintin est un cliché de la critique anti-hergéenne, au même titre que sa supposée réticence à représenter les femmes ou bien son esprit boy-scout propre sur lui.  

    Or Le Lotus bleu, est justement l'histoire qui sert d'argument quand on veut s'opposer à cette critique.

    D'accord, les Africains de Tintin au Congo sont infantilisés et représentés avec tous les stéréotypes racistes de la Belgique des années 20. Bien sûr, dans la première version de L'Etoile mystérieuse, le méchant ne s'appelle pas encore Bohlwinkel mais bien Blumenstein, banquier américain aux trais sémitiques immanquables. ...

    Mais il y a aussi Le Temple du Soleil et l'amitié de Tintin pour le jeune Zorrino, Tintin au Tibet, son sauvetage de l'ami chinois, Tchang, et la rencontre avec l'émouvant yéti. Autant d'arguments à avancer, à raison, quand on veut ôter à Tintin ce sparadrap du racisme, qui pourtant ne cesse de revenir dans la conversations dès qu'on parle d'Hergé. 

    Mais il y a aussi Le Lotus bleu, ses Chinois polis et civilisés, aux mœurs douces et au langage fleuri. Stéréotypes toujours, mais stéréotypes positifs. Rien à voir avec la liste de clichés odieux sur la Chine que Tintin énumère, amusé, dans la fameuse scène de sauvetage du jeune Tchang dans le Yang-Tsé-Kiang. Ces stéréotypes constituent au contraire un éloge, qui trahit l'admiration d'Hergé pour une civilisation qu'il découvre au fur et à mesure de son travail de recherche sur la Chine, aidé et guidé par son nouvel ami Tchang Tchong Jen, peintre chinois en voyage d'étude à Bruxelles.  

    Comment ce monument de la BD, universellement tenu pour une des meilleures et des plus humanistes histoires d'Hergé, pourrait-il être raciste ?

     

    C'est qu'il est difficile de contempler les cases de la BD qui représente des Japonais sans remarquer leur faciès bien spécifique. Grâce à lui, les Japonais sont clairement désignés comme les méchants, on les distingue facilement des gentils. 

    Un Japonais, dans le Lotus, c'est avant tout des dents proéminentes, figurées par quelques traits verticaux bien stylisés. 

     

    Bref, quand il s'agit de taper sur les Japonais et de leur faire une tête bien antipathique, Hergé se lâche. Ces êtres humains ont quelque chose d'animal : insectes, rongeurs ou bien carnassiers, peu importe ! Les dents sont à nus, laissant présager la dévoration. Ou plutôt les morsures multiples par les incisives de petits animaux voraces, et non les grandes et glorieuses bouchées du lion ou du loup. Les lunettes mettent en valeur la petitesse des yeux et évoquent la myopie des bêtes fouisseuses.  

    Rien de très original. Hergé fait ce que fera la propagande US quelques années plus tard. Voilà par exemple ce que Jean-Pierre Bertin-Maghit dit des cartoons américains dans son Histoire mondiale des cinémas de propagande : 

    Les Japonais y sont généralement représentés d'une taille minuscule, avec des dents proéminentes et d'épaisses lunettes. Ils ressemblent presque à des insectes. Ni humains, ni surhumains comme les Allemands, ils deviennent quasiment une sous-espèce. Présenter l'ennemi sous la forme d'un animal monstrueux fait partie de la panoplie de toute bonne propagande.  

    Quelques exemples de cette imagerie raciste :

     

    Le summum de la caricature raciste se situe dans le personnage de Mitsuhirato, la némésis de Tintin dans l'album.

    Aux dents caractéristiques et aux lunettes en cul-de-bouteille s'ajoutent la moustache hirsute, et surtout un nez... un nez ! Un S horizontal surplombant deux petites narines circulaires. Est-ce un nez porcin ? Le nez funèbre d'une tête de mort ? 

    L'espion japonais de Hou-Kou, qui se fait passer pour un photographe chinois afin de tuer Tintin, a des dents similaires. Tintin reconnaît d'ailleurs bien vite sa nationalité : "Japonais, hein ?...."

     

    Mais soyons honnête : tous les Japonais n'ont pas cette tête. Le simple soldat, le subalterne, l'homme du peuple, n'ont pas toujours cette tête caricaturale. Les exemples sont rares, sauf lors de l'invasion de la Chine par l'armée japonaise.

     

    En fait, on a même l'impression que plus un Japonais est haut placé, plus il a les dents en avant. C'est le cas, significativement, du prédicateur haranguant la foule.

     

    Ainsi, deux conclusions s'imposent :

    1/ On reconnaît un Japonais à son faciès de méchant.

    2/ Mais ce faciès est aussi lié au rôle plus ou moins actif dans la guerre contre la Chine et contre Tintin.

    Un racisme tempéré, donc, socialement et politiquement. 

    Tempéré d'anti-impérialisme, tout d'abord, notamment dans le début de l'album. Tant que Tintin est encore la dupe de ses ennemis qui essaient de le renvoyer en Inde pour qu'ils ne les gêne pas, les seuls Japonais qu'on connaisse sont Mitsuhirato, agent perturbateur infiltré en pays chinois, et son contact à Tokyo, agitant le pays grâce au trafic d'opium.

    Nous retrouvons cette "Excellence" au téléphone jusqu'à la séquence de l'invasion japonaise. À partir de là, le Japon n'est plus une puissance étrangère qui agit à distance, par l'intermédiaire de ses espions, mais un pays colonisateur qui viole par les armes la souveraineté chinoise. L'anti-impérialisme laisse alors la place à de l'anti-colonialisme et de l'anti-militarisme.

    Des personnages comme un commandant anonyme ou bien le général "Haranochi" en prennent à leur tour pour leur "grade" (on remarquera que le sous-fifre à gauche de cette galerie de portrait est décrit de manière bien plus inoffensive que la chaîne hiérarchique que l'on découvre à sa gauche).

     

    Bref, à la question initiale de Milou avant le premier rendez-vous de Tintin avec Mitushirato, l'histoire répond clairement par la négative, mais en mettant l'accent sur la hiérarchie impériale et non sur le peuple japonais dans son ensemble.

     

    Le Lotus bleu, c'est certes les Japonais contre les Chinois, mais c'est surtout la hiérarchie impérialiste et militariste japonaise contre l'union sacrée du peuple chinois (les multiples figurants que croquent Hergé dans ses cases) et de ses lettrés (M. Wang Jen-Ghié).

    Mais alors, où est passé le "raffinement" que Tintin avait cru reconnaître dans la lettre d'invitation de Mitsuhirato ? Et bien, ce raffinement est le masque de la brutalité.

    Il n'y a pas grande différence a priori entre l'onctueuse hypocrisie de Mitsuhirato et la poétique sincérité de Tchang, lors des adieux sur le quai de Shanghai : "Calme au long de la route."

    D'ailleurs, Tintin ne s'y trompe pas, répond à l'européenne puis à la chinoise, sourit naïvement, puis pleure, le cœur déchiré par la séparation. Aux deux extrémités de cette histoire, Hergé oppose les apparences du raffinement à la véritable politesse du cœur.  

    C'est que les Japonais sont tout d'apparence. On le sait, le Japon a emprunté à l'Occident certains de ses attributs pour construire un empire rivalisant avec les puissances européennes. Chez Hergé, ils singent l'Occident et s'en tirent plus ou moins bien.

    Quittant la queue entre les jambes la Société Des Nations après l'évacuation de la Chine, les diplomates japonais frisent le grotesque : grosses têtes, chapeaux trop grands ou trop petits, pantalons tire-bouchonnant, jambes courtes sur grosse bedaine...

    Seul Mitsuhirato n'est pas ridicule en occidental. Il a même un charisme étonnant. Certes, tout le long de l'histoire, il alterne poses victorieuses et décontractées (Nous dirions familièrement "badass") et déconvenues ridicules.

    Mais sa fin est étrangement sérieuse. C'est un des rares ennemis de Tintin à mourir avant la fin de l'album finit sur une note presque tragique.

    Mitsuhirato est ainsi l'indice d'une sorte de fascination d'Hergé pour ces diables de Japonais. Leur dangerosité les rend plus intéressants que de simple fantoches comme peuvent l'être les généraux Tapioca et Alcazar dans L'Oreille cassée.

    Cette dangerosité fascinante rejaillit par exemple dans les véritables portraits que sont les cases représentant les auto-blindée japonaises, cadrées serré, tout en angle et en absence d'humanité.

    Une modernité menaçante et brutale. Et quelle réactivité de la part de cet officier japonais : ça ne traîne pas, entre ces deux cases !

    Les Japonais empruntent donc vêtements, langage, stratégie, matériel aux Occidentaux, et en livrent une version ridicule, certes, mais parfois inquiétante. Cette inquiétude fascinée viendrait-elle d'une trop grande proximité avec l'Occident ?

    Ces êtres animaux qui se glissent dans des costumes d'êtres humains, ces Orientaux qui empruntent l'apparence de l'Occident ont de quoi inquiéter le jeune Hergé. 

    Si l'on remonte à la première image de cet article, une couverture du Petit Vingtième où paraissait le Lotus en 1934, Mitsuhirato apparaît comme une menace monstrueuse, aux mains crochues, à la taille démesurée ! On se croirait devant une affiche de propagande vichyste dénonçant le péril juif.

    Le Japonais, le Juif de l'Orient ? Même caractère reconnaissable du faciès, même infiltration de l'Occident à des fins de pouvoir, mêmes mains crochues et avides !

    À l'inverse, les Chinois ne sont pas inquiétants. Ils ne sont pas impérialistes, et n'empruntent rien à l'Occident. Aucun chinois vêtu à l'Occidentale dans le Lotus.  À Shanghai, l'Occident est confiné dans des concessions bien étanches. Pas de risque de confusion ou de proximité angoissante. 

    Ainsi, cet album d'ouverture, de lutte contre les préjugés sur les Chinois, ne pourrait s'ouvrir à l'Autre que s'il est vraiment "autre". La civilisation chinoise inspire, la force japonaise crée le malaise et la répulsion. Tout se passe comme si Hergé, afin d'ouvrir les yeux sur la Chine réelle, avait dû construire en pendant un Japon fantasmé.

    Peut-être y a-t-il là de quoi minorer la beauté de cette histoire. Il serait intéressant de voir quel fut l'accueil de l'album par les lecteurs japonais.

    Pour ma part, ce récit en est d'autant plus émouvant.

    Hergé tâtonne dans son cheminement vers des principes humanistes. Le Lotus bleu est un premier pas, à la valeur incommensurable. Mais il reste des étapes à franchir avant de laisser derrière soi le réflexe de chercher des méchants chez l'étranger.

    La lutte contre ces préjugés est donc interne à Hergé lui-même, qui chemine doucement vers une "sortie" du racisme qui lui est contemporain.

     

     


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    La marche du cœur

    Analyse d'une des plus belles séquences du Lotus bleu d'Hergé. Peut-être vaut-il mieux d'abord lire les pages en question, disponibles ici : 1, 2, 34 et 5. Désolé pour la qualité de certaines images, j'ai fait en fonction de ce qui était disponible sur le net...

     

    Mais pourquoi donc Hergé fait-il s'échapper Tintin de Shanghai dans la longue séquence qui occupe le journal du Petit XXe entre le 1er et le 18 février 1935 ?

    En effet, aussitôt rentré chez son protecteur M. Wang, il décide de "traverser de nouveau les lignes japonaises" pour faire trouver un "moyen de rendre la raison" à Didi, son fils atteint par le fameux "poison qui rend fou". Comme Wang habite à l'extérieur de la métropole chinoise, il va falloir faire le trajet en sens inverse ! C'est peu dire que le récit semble piétiner.

     

    1| La longue marche

     

    La réponse la plus évidente est que Tintin est un feuilleton dont l'action est un des ingrédients principaux. Tintin sait tirer, conduire, voler, se cacher et réapparaître, mais une de ses caractéristiques principales est tout simplement la marche, ou bien la course.

    Face aux auto-blindées qui sont lancées à sa poursuite, Tintin n'a que ses jambes pour s'en sortir. Hergé figure cela en multipliant les cases centrées sur son héros en marche, de profil, et calibrées à sa taille.

    Escape from Shanghai

     Escape from Shanghai

    Mais la marche est difficile. Le programme posé avec confiance par Tintin ("Et maintenant, en route !...") n'est pas accompli aussi aisément que prévu. On voit Tintin passer plusieurs fois de l'optimisme au pessimisme, perdre son sourire, et arriver finalement, suant, courbé et les épaules tombantes, dans la maison campagnarde de son protecteur.

    Entre temps, la pluie s'est remise à tomber, compliquant encore la tâche de Tintin. (C'était pourtant prévisible, si l'on se souvient des flaques qui jalonnaient la route dès la sortie de Shanghai.)

    La longueur du chemin à parcourir est matérialisée par l'arrivée de la nuit. Deux cases suffisent pour la représenter, tout en contribuant à renforcer l'impression d'une marche qui n'en finit pas.

     

    Dans ces cases verticales, Tintin est vu en plongée, tout petit face à la longue route qui s'étend jusqu'à l'horizon, puis encore plus petit, silhouette noire au milieu exact du carré formé par les bords de la case et l'horizon. Sans un mot, sans un bruit, la nuit succède au coucher de soleil. Dans ces vignettes descriptives, rien ne se passe sinon le passage du temps.

    Contrairement à certains exploits de Tintin, fruits de la grâce inhérente au personnage, qui semblent accomplir tout sans effort, cette séquence s'apparente, toute proportions gardées à un chemin de croix.

     

    2| Chassé-croisé à Shanghai

     

    Un peu monotone, une longue marche de 5 pages, étalées sur 3 semaines, pour les jeunes lecteurs du Petit XXe ! C'est sans compter sur les autres personnages, que Tintin ne cesse de croiser sur la route qui sort de Shanghai. Cette ville, ainsi que ses environs, sont le théâtre d'un ballet incessant de trajectoires qui se croisent.

    Successivement se rencontrent 1° Tintin et un porteur chinois, 2° Tintin et Gibbons, l'Européen qu'il avait humilié le jour de son arrivée en Chine, 3° Gibbons et le portrait de Tintin affiché sur un mur par les autorités japonaises, et 4° une auto-blindée à la recherche du fuyard et Tintin (et cela deux fois !) Ces 5 pages donnent une impression d'un chassé-croisé complexe et sans temps mort.

    Hergé met en scène graphiquement ces croisements de deux manières.

     

    Tout d'abord, il oppose l'arrière-plan et le premier plan. Tintin est en bas, tandis qu'un autre personnage est en haut, les deux étant reliés par la route. La même disposition se répète, qu'il s'agisse du porteur chinois ou de la voiture de Gibbons.

    Surtout, Hergé opère un retournement du point de vue. Tintin est de face, s'éloignant de Shanghai et laissant le porteur derrière lui. Dans la case suivante, il est de dos et se dirige vers l'horizon, s'apprêtant à en croiser un autre.

    Ce faisant, Hergé insiste sur l'immédiateté de l'enchaînement de ces rencontres. C'est un véritable ballet de personnages qui s'esquisse dans ces deux cases.

    Ailleurs, le dessinateur joue avec la symétrie axiale. Quand Tintin se cache dans un fossé pour éviter une auto-blindée, à l'aller et au retour, Hergé renchérit sur l'inversion, assez attendue, du sens dans lequel va le véhicule (de droite à gauche, puis de gauche à droite) en plaçant Tintin dans les bords inférieurs opposés de ces cases. La répétition entraîne la symétrie.

     

     

     

     

     

     

     

     

    Ainsi, en plus de créer du suspense (Tintin va-t-il se faire écraser par Gibbons ? Va-t-il se faire repérer par les Japonais ?), cette séquence est une véritable récréation graphique où l'on se plaît à contempler les mouvements bien huilés de l'horlogerie hergéenne.

     

    3| Once upon a time in Japan-occupied China

     

    Mais les trois personnages croisés sur cette route (le porteur, Gibbons, l'auto-blindée japonaise) sont surtout très représentatifs d'un certain moment de l'histoire chinoise.

    Indigène, colon et occupant, à pied, en voiture aux courbes aérodynamiques ou en blindé anguleux, tous contribuent à faire de cette séquence un formidable document historique (dont l'impression d'authenticité tranche sur la production antérieure d'Hergé).

    En effet, cette évasion de Shanghai a lieu après que Tintin a été capturé par le désormais redoutable Mitsuhirato, qui l'a laissé pour fou après une injection du fameux poison qui rend fou. Et entre temps, le Japon est entré en guerre et a envahi une partie de la Chine ! Dorénavant, tout le territoire est sous surveillance.

    L'occupant japonaise contrôle l'espace chinois. Il organise des patrouilles dans le ville de Shanghai et crée des checkpoints à ses portes. Pour l'extérieur, il y a les auto-blindées, qui constituent une force de projection redoutable.

    Escape from

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Hergé accorde une place de personnage à ces véhicules. Ils sont cadrés serrés, tout en angles et en lignes droites, blindées de plaques d'acier sans rondeur rivetées entre elles. Surtout, on ne voit jamais qui les conduit ! Le trou par lequel le conducteur regarde la route est dans l'ombre ou bien laisse apparaître un visage schématique et sévère. Ces auto-blindées vont vite, comme le montre la quantité de lignes de mouvement qui les accompagne sans cesse.

    Elles sont donc l'image d'une force inhumaine, celle de la modernité brutale qui caractérise la société martiale du Japon à cette époque.

    Mais le Japon ne se contente pas de contrôler l'espace, il contrôle aussi le temps. L'officier japonais prend tout son temps pour lire le laisser-passer de Gibbons, lui laissant le temps d'apercevoir l'avis de recherche de Tintin.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Mais tout de suite après, nous avons au contraire un bel exemple de réactivité. Aussitôt que les Japonais ont été informés par Gibbons de la présence de Tintin sur la route, c'est une auto-blindée qui sort de Shanghai !

     

    Hergé passe sous silence la prise de décision du commandant, l'ordre de départ, les préparatifs du véhicule. Une case bavarde et statique laisse la place à une case muette et dynamique. Pour les Japonais, une action prompte et efficace vaut mieux qu'un long discours.

     

    4| Japan army is watching you.

     

    Dans cette Chine occupée, les Japonais contrôlent aussi l'information. Car le contrôle du territoire et de la population repose sur deux principes : voir et faire voir.

    Faire voir tout d'abord. Hergé illustre cette technique de l'occupant avec l'avis de recherche sur lequel figure le portrait de Tintin. Il apparaît sur les murs de Shanghai aussitôt que Mitsuhirato, qui vient de se faire rosser par Tintin, porte plainte contre celui-ci, en seulement deux cases, le temps d'un déjeuner.

    Grâce à lui, même le porteur chinois reconnaît Tintin (alors qu'il ne l'a jamais vu). Gibbons le remarque au moment d'entrer dans la ville, ce qui lui permet de se constituer en témoin.

    Mais faire voir est en fait dérivé d'un principe de surveillance exacerbé, qui structure le pouvoir japonais en Chine. Avant de faire voir, il faut voir.

    L’œil nippon est partout : dans le rues avec les patrouilles, aux checkpoints, et sur les routes avec le ballet des auto-mitrailleuses. Le verbe "voir" est omniprésent, chez Gibbons, chez le conducteur de l'auto-blindée, et chez son commandant. Tous semblent être dans l'illusion de tout voir et témoigne d'une volonté de contrôle total.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


     

     

     

     

     


     

     

     

     

    Mais c'est dans l'assurance dont font preuve les Japonais que l'on peut reconnaître, en creux, ce que doit leur pouvoir à la surveillance. Ainsi, au moment où Tintin, hors de notre vue, franchit un checkpoint, Mitsuhirato, convalescent dans son fauteuil de malade, ne supporte pas que la réalité ne se plie pas à ses préjugés.

    Son raisonnement repose en effet sur le présupposé d'omniscience des Japonais, en un syllogisme apparemment imparable : Tintin n'a pas été arrêté ; or, Tintin n'a pas pu quitter la ville ; donc Tintin est encore dans la ville. Même raisonnement syllogistique de la part du conducteur de l'auto-blindée faisant son rapport au commandant : Tintin n'a pas été vu ; il n'est donc pas passé par la route. À chaque fois est présupposée l'infaillibilité de la surveillance des occupants.

    Et par deux fois, Hergé utilise une figure qu'on a déjà croisée dans Le Crabe aux pinces d'or, au moment où Tintin réussissait à faire décoller son hydravion, figure que j'appellerais le « démenti par l'image ». À chaque fois, un personnage prédit l'échec de Tintin en montrant l'impossibilité d'une de ses actions, et cette prédiction est suivie par une case où Tintin réussit à faire cette action.

    Ici, Tintin est déjà sorti de Shanghai au moment où Mistuhirato affirme qu'il y est encore. Puis Tintin arrive contre toute attente chez M. Wang, démentant les affirmations rassurantes du conducteur japonais à son commandant.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    5| Les Chinois sur le bord du chemin

     

    Et les Chinois dans tout ça ? Ils sont là, mais leur place est pour le moins marginale.

    Leur marginalité est sociale tout d'abord. Seules les classes populaires sont représentées, vaquant à leurs occupations quotidiennes : un porteur transportant des marchandises ou le petit commerce d'un vieillard assis à la porte de la ville. Leurs tenues sont caractéristiques du peuple.

     

    Dans une case remarquable, remarquée par Pierre Fresnault-Deruelle dans son ouvrage sur le Lotus, Les Mystères du Lotus bleu, Hergé croque une famille chinoise dans toute son individualité : un grand-père aux manches longues typiques des robes masculines chinoises, et donc inactif, une mère aux manches retroussées et au chignon pratique, qui a posé ses paniers contre le mur pour prendre dans les bras son enfant unique, en train de sucer on ne sait quelle friandise… Leur maison est pauvre : un seul étage, pas de toit en pagode, une simple couverture de briques, une façade délabrée.

    Le Lotus est le premier album où Hergé a fait un travail de documentation aussi conséquent. Il a réussi à dépeindre, aux marges de l'action principale, une Chine aux accents de vérité indéniables.

    Mais le réalisme n'est pas qu'une question de figurants ou bien de costume. Hergé saisit avec acuité la situation précise du peuple chinois à cette époque : celle d'un peuple occupé, dessaisi de son destin.

    En effet, les Chinois sont des figurants ou des spectateurs (Mettons de côté le porteur qui vient en aide à Tintin, qui constitue une exception très significative). Ils regardent passer les autres personnages, comme dans la case où Gibbons arrive à la porte de Shanghai dans sa grosse cylindrée. Plus tard, ce sont les blindés japonais qu'ils voient passer dans l'autre sens.

    Si l'on traduit cela en termes spatiaux, que voit-on ? Les Japonais tiennent le haut du pavé tandis que les Chinois en sont réduits aux bas-côtés, dans les marges de la route comme dans celles du récit. Ainsi, Hergé symbolise de manière spatiale leur relégation et leur mise à l'écart lors de la colonisation japonaise. Pour autant, il ne valide pas cette marginalisation.

    Comme l'a remarqué Pierre Fresnault-Deruelle dans le même ouvrage, la case qui représente la famille chinoise, spectatrice du passage brutal de l'automitrailleuse japonaise, ne représente pas cette dernière, qui va trop vite pour l'image.

    Hergé s'arrête en revanche sur cette famille. La case qu'il leur consacre, qu'il leur dédie, se fait le relais de leur désapprobation face au danger que représente le passage de tels bolides dans leur village, et à travers lui, à toute l'occupation japonaise. Il leur accorde de l'attention, il leur rend justice en quelque sorte.

    C'est en cela que cette séquence de course-poursuite est aussi une condamnation de l'occupation nippone et une hommage discret et humaniste à un peuple occupé.

    Mais Hergé ne se contente pas de juxtaposer une scène d'action et un décor réaliste. Ces deux éléments dialoguent de manière permanente, approfondissant ainsi la morale de la séquence.

     

    6| À travers les mailles du filet

     

    Contemplons Tintin en action. Il n'y pas juste à admirer sa persévérance ou à frémir à chaque rencontre qu'il fait. Comme toujours, sans grand discours, il sert de point de comparaison à nos propres actions, de modèle même. À la question "Comment échapper à la tyrannie et à un pouvoir totalitaire ?", cette séquence apporte quelques réponses.

    Tintin nous apprend tout d'abord à nous cacher. Une première fois, aidé par le porteur, qui le pousse dans une maison pour échapper à une patrouille puis le cache dans un de ses bacs pour passer le checkpoint de Shanghai. Puis sautant in extremis dans un fossé, visiblement très inquiet (des gouttes de sueur projetées autour de sa tête). Enfin, Tintin s'étant préparé davantage ("Il s'agira d'ouvrir l’œil", dit-il peu avant), dans un deuxième plongeon beaucoup plus serein.

    Tintin ne s'oppose pas au pouvoir par la force. Il esquive. Passer inaperçu, c'est déjouer la surveillance totalitaire de l'occupant.

    Faible réplique, objectera-t-on. Ce serait le cas si Hergé n'inscrivait pas ces sauts de côtés de Tintin dans une puissante symbolique de l'espace.

    Les Japonais maîtrisent l'espace se dit-on en lisant ce passage. Mais cette maîtrise est en partie illusoire. En effet, filant à toute allure sur la ligne qu'est la route qui sort de Shanghai, ils ne s'aperçoivent pas qu'ils n'en ont en fait qu'une perception en 1-dimension. Pour eux, la route est une ligne pure. S'ils n'ont pas vu Tintin sur la route, c'est qu'il n'y était pas. Ils ont simplement oublié de regarder dans les fossés qui la jouxtent.

    Tintin, lui, a une vision en 3-dimensions. La route n'est pas une ligne ou une surface, mais s'inscrit dans un espace plus large. Hergé semble nous dire que le point faible du totalitarisme est le caractère abstrait de sa vision du monde. Les résistants ont eux une vision du monde bien plus concrète, territoire plutôt que carte.

    Ce faisant, Tintin rejoint dans leur marge les Chinois, laissés sur le bord du chemin. En se mettant dans l'angle mort de la surveillance japonaise, il retourne les marges contre le centre.

    Un même mouvement de retournement s'opère dans l'usage des mots désignant la vue. Il lui faut "ouvrir l’œil", puis il s'exclame "les voilà" ("les vois-là").

    Mais il ne se met pas pour autant dans le même camp que les Japonais ! Certes, il apprend à surveiller ses surveillants. Mais une autre occurrence du mot "voir" nous montre que la vue a aussi une fonction plus humaine.

    "Se voir" est une action réciproque, indispensable dans l'établissement des liens entre êtres humains (la grande affaire du Lotus bleu, on le verra). Voir l'autre, c'est rencontrer l'autre, établir une vraie relation avec lui. Les retrouvailles, longtemps différées, avec M. Wang ont ceci d'émouvant qu'elles insistent sur cette réciprocité du regard entre amis.

    Retrouvailles d'autant plus émouvantes qu'elles contrastent avec celles, plus formelles, qui précèdent, entre le conducteur et son commandant, qui n'utilisent le mot "voir" que dans son usage utilitaire de surveillance au service d'un pouvoir.

    Tintin, ce héros. Endurant et furtif, se mettant systématiquement sur le plan de l'humain, contre tous les pouvoirs inhumains et déshumanisant.

     

    7| Retours de balancier

     

    Mais cette séquence n'est pas focalisée que sur Tintin. D'autres personnages sont jugés à leurs actions. Tintin croise en effet la route de Gibbons et du porteur chinois, qui sont tous deux soumis à un travail de comparaison.

    Tous deux sont issus de la première aventure de Tintin, quand il a pris la défense d'un "tireur de pousse" contre le même Gibbons. On apprend même que le porteur est le frère du tireur de Shanghai, comme si les personnages tertiaires issus du peuple chinois du Lotus étaient tous pourvus d'un fardeau. Le retour simultané de ces personnages font de notre séquence un "remake" de la scène initiale.

    Mais plus qu'un remake, il s'agit surtout de nous donner une leçon sur l'utilité des bienfaits et de la générosité. On apprend en effet que le porteur a sauvé Tintin parce que Tintin avait aidé son frère. Un bienfait n'est donc jamais perdu. Un cercle vertueux s'installe, reliant les personnages par des relations d'entraide.

    Significativement, Tintin croise Gibbons juste après avoir laissé le porteur. Le chassé-croisé des personnages sur la route aurait donc aussi des implications éthiques.

    C'est que Gibbons s'oppose point par point au porteur. Le cercle vertueux de l'entraide de ce dernier est remplacé par un cercle vicieux de la vengeance. "Si je l'avais vu plut tôt, je ne l'aurais pas raté". L'occasion se présente à la page suivante, quand il voit l'avis de recherche sur les murs de Shanghai. Mais Tintin réussit à s'enfuir et c'est Gibbons qui se retrouve en prison à sa place, à la fin. Gibbons subit à la fin de la séquence le sort auquel voulait échapper Tintin au début. L'emprisonneur emprisonné.

    Tout se passe comme si le destin punissait ceux qui agissaient mal et aidait ceux qui agissaient bien. Le récit opère en silence des retours de balanciers qui remettent chacun à la place que détermine sa position éthique.

    Ce n'est sans doute pas un hasard si l'on peut retrouver le symbole de la balance de la justice dans les bacs du porteurs. Citons Pierre Fresnault-Deruelle :

    Hergé a eu l'idée de doter le Chinois de cet outil de portage oriental qui n'est plus ni moins qu'une balance. En d'autres mots, au jeu des écarts se superpose un jeu de bascule qui est en même temps une pesée.

    Cette scène d'action ne piétine donc nullement. Elle orchestre dans la répétition même la mise en relation de conduites éthiques qui reçoivent chacune leur sanction, de manière immanente.

    Tintin qualifie le porteur de "chic type". C'est le même qualificatif qui reviendra plus tard pour qualifier Tchang quand celui-ci aura aidé Tintin à échapper à la police chinoise. Le "chic-type" est celui qui aide autrui, et ce faisant, crée un lien de reconnaissance et d'amitié.

    L'aide apportée par le porteur est causée par l'aide apportée par Tintin à son frère. On ne peut donc s'empêcher de voir dans cet épisode une première répétition, au sens théâtral du terme, du sauvetage de Tchang, cette scène la plus cruciale du Lotus, et sans nul doute une des plus mémorable de l’œuvre d'Hergé. Le cercle vertueux de l'entraide a pour conséquence une chaîne de séquences qui se font échos, donnant à la répétition une valeur symbolique et philosophique.

    Loin de piétiner, de faire du sur place, Tintin noue ensemble les maillons d'une "chaîne d'amitiés" particulièrement solide, et particulièrement émouvante.

     

     


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